dimanche 1 novembre 2015

Les affiches de cinéma japonaises

L’industrie du cinéma, florissante depuis toujours au Japon, a favorisé la création d’affiches très élaborées et d’une absolue modernité. A travers 19 exemples concrets, je compare différentes affiches japonaises avec des affiches européennes ou américaines réalisées pour le même film.
Je montre que dans la plupart des cas, les affichistes japonais ont réussi à créer des compositions ultradynamiques, tout en témoignant d’une grande virtuosité technique.
En outre, ils apportent plusieurs niveaux de lecture par la transformation de leur support en bande annonce graphique.

1. Ghidrah le monstre à trois têtes (1964, Ishirô Honda, Japon)
Difficile d’évoquer l’histoire du cinéma japonais sans parler de l’œuvre du prolifique Ishirô Honda, le réalisateur du tout premier Godzilla. Le légendaire dinosaure radioactif intervient d’ailleurs dans ce film, opposé à un dragon tricéphale doré.
L’affiche américaine demeure tout à fait fidèle à l’esthétique naïve et bon marché du cinéma d’exploitation, projeté entre autres dans les drive-ins : bichromie noir-jaune (donc économie de production), peinture spectaculaire montrant les deux monstres en plein combat (flanqués d’ailleurs d’une sorte de ptérodactyle et d’une chenille géante), grandes typos tracées au pinceau dans l’esprit des lettrages de films d’horreur.
L’affiche japonaise présente également les deux monstres en plein combat mais comme vus sous l’angle des spectateurs, c’est à dire en contre-plongée, avec un effet de perspective saisissant. La technique utilisée combine photomontage et photos recoloriées, ce qui donne un traitement réaliste à cette scène de science-fiction pure.
La combinaison de l’emploi de la perspective et du rendu photographique engendre une profondeur de champ qui invite le spectateur à “entrer” dans l’image et à voyager parmi les nombreuses informations indiquées.
En comparaison, l’affiche américaine paraît PLATE et emploie un vocabulaire graphique qui n’a pas beaucoup évolué depuis l’apparition du cinéma.

2. Frankenstein conquiert le monde (1965, Ishirô Honda, Japon)
Encore un épisode de la saga des Kaijus, ces innombrables films de monstres japonais recyclant ici à la fois le mythe de Frankenstein et celui de Godzilla, transformé pour l’occasion en Baragon.
L’affiche américaine présente également l’affrontement des deux monstres, avec une peinture techniquement plus sophistiquée que celle du film précédent mais toujours dans l’esprit du cinéma d’exploitation.
Les typos sont disposées de façon très classique dans un cartouche noir.
L’affiche japonaise exploite les mêmes éléments graphiques que l’américaine (le combat des deux monstres) mais de façon beaucoup plus audacieuse. Le moment précis du combat mis en scène nous transporte en pleine dimension mythologique : Frankenstein a saisi le dinosaure Baragon par la queue et le propulse dans les airs. Le côté spectaculaire de l’affiche est encore accentué par la technique du photomontage. Contrairement à l’affiche américaine, les typos japonaises s’intégrent parfaitement à la composition dramatique. Leur couleur rouge complète le fond orangé et les fumées qui semblent situer cette scène sur les flancs d’un volcan qui se réveille.



3. Invasion Planète X (1965, Ishirô Honda, Japon)
Un film d’une beauté plastique extraordinaire, un vrai chef-d’oeuvre de la science-fiction.
L’affiche belge respecte des codes invariables : le titre en français et en néerlandais en bas, le reste de la surface étant occupé par une peinture ou par un montage de photos recoloriées. Ici, il s’agit d’une peinture naïve en bleu et rouge probablement réalisée en quelques heures par un artisan au service d’un studio alimentant les cinémas de quartier, ces petites salles à la programmation consacrée aux films d’exploitation et aux films de genre.
Contrairement à cette affiche belge qui pourrait très bien dater des années 30, les 4 affiches japonaises nous emmènent au cœur de la modernité des années 60, en déclinant des éléments graphiques identiques avec audace et dynamisme.







4. Django (1966, Sergio Corbucci, Italie)
Ce western spaghetti fit partie de la vague de films qui suivit l’énorme succès de Pour une poignée de dollars de Sergio Leone réalisé en 1974. Les codes du western à l’américaine subirent alors une véritable remise en question face à ce style de films venus d’Italie.
Ces nouveaux westerns spaghettis n’hésitaient pas à se teinter de fantastique. Ils pouvaient aussi se définir comme des opéras de la violence.
L’affiche française et l’affiche japonaise présentent la même composition : un gros plan sur Django avec son revolver tenu à la verticale.
Il ne s’agit pas d’un simple cowboy, mais du pistolero archétypal, l’ange de la mort ambigu. Au début du film, il n’existe que par son revolver, tuer est son seul véritable métier et finalement sa seule raison d’être.
L’affiche française est signée Constantin Belinsky, un affichiste prolifique qui débuta sa carrière dans les années 30 en travaillant pour Universal. Il se spécialisa plus tard dans les séries B, les films de genre (péplums, westerns, films de guerre) et les scènes d’action.
Bien plus sophistiquée, l’affiche japonaise utilise la technique du photomontage spectaculaire. Elle reprend le visage de Django mais vu de trois quarts et non plus de face, ce qui dynamise une fois de plus la composition. Le morceau d’un pont représenté en perspective donne une profondeur de champ à l’image.
Cette affiche dans son ensemble fonctionne à la façon d’une bande annonce graphique en mettant en scène différents éléments dramatiques du film : le héros traînant un cercueil, la croix dans le cimetière, une femme attachée.



  
5. Le voyage fantastique (1966, Richard Fleisher, USA)
Fleuron de la science-fiction sixties, nous racontant l’histoire d’une sorte de sous-marin miniature du futur et ses intrépides occupants lancés à la découverte de l’intérieur du corps humain.
Comme dans les exemples illustrés précédemment, l’affiche japonaise s’ancre complétement dans la modernité de son époque.
La composition, pourtant presque identique dans les deux affiches, présente les “astronautes” les uns derrière les autres, le premier d’entre eux brandissant une espèce de mitraillette. L’affiche américaine les expose de profil comme des hiéroglyphes, l’affiche japonaise nous les montre en perspective et en profondeur, avec le canon de l’arme orienté de trois quarts face vers le spectateur. Le fond de l’affiche japonaise, beaucoup plus organique, exploite l’esthétique pop, enrichie par la symbolique de l’oeil géant qui se détache en bas de l’image.




6. Barbarella (1968, Roger Vadim, France / Italie)
Une œuvre emblématique de la science-fiction pop sixties.
Les 2 affiches américaines ne manquent pas d’intêrêt mais l’affiche japonaise dynamite complétement les barrières de la représentation : explosion des couleurs, imbrication des typos dans la composition, audacieuse image de Jane Fonda magnifiée dans la posture d’une déesse du cosmos.





7. La motocyclette (1968, Jack Cardiff, GB / France)
Voici deux approches radicalement différentes avec un point de départ pourtant identique.
L’affiche anglaise fonctionne comme un slogan publicitaire signifiant (focus sur la peau de cuir de Marianne Faithfull motocycliste qui se transforme en image du film et sa boucle de ceinture-nombril qui en devient le titre).
La japonaise au contraire fonctionne comme un plan beaucoup plus large de l’affiche anglaise. Elle privilégie les éléments narratifs (l’accent est mis sur la relation charnelle entre Alain Delon, superstar française vénérée au Japon, et la motocycliste). A noter, le titre français astucieusement disposé à la verticale.





8. Medea (1969, Pier Paolo Pasolini, Italie)
Deux affiches réalisées en même temps mais qui semblent appartenir à des époques séparées par plusieurs dizaines d’années.
L’affiche italienne illustre simplement le titre du film, avec une photographie sobrement encadrée, dans une ambiance évoquant les tragédies grecques.
L’affiche japonaise, beaucoup plus étonnante, s’inscrit dans l’esthétique pop typique des années 60. L’image n’est pas sagement encadrée mais se découpe dans un jeu de formes évoquant les flammes de l’enfer d’un destin impitoyable. Ces formes de flammes se superposent au visage et à la chevelure de l’héroïne dont les grands yeux tristes sont dirigés en haut vers le titre en rouge.




9. L'inspecteur Harry (1971, Don Siegel, USA)
Deux affiches réussies, avec des approches esthétiques différentes.
L’affiche japonaise se découpe en trois parties adroitement soulignées par des bandes noires. Plus explicite que l’affiche américaine qui est d’un design épuré, elle met l’accent sur le côté dramatique et les scènes d’action de ce polar urbain violent.





10. Dracula 1973 (1972, Alan Gibson, GB)
L’affiche japonaise est fidèle au style des affiches asiatiques de films d’horreur : grand visage monstrueux autour duquel gravitent d’autres personnages ou scènes clés du film, titre en bas de l’image. Cependant, la technique du photomontage lui donne plus de volume et de profondeur que les affiches indiennes ou thaïlandaises.
L’affiche française comprend la même grande tête de vampire, mais dessinée, avec une typo en perspective qui est le seul élément dynamique de la composition. A noter : l’utilisation de la voiture. Dans l’affiche française, elle apparaît tout en bas de l’image, dans la même perspective que la typo du titre.
Dans l’affiche japonaise, elle est placée en diagonale pour soutenir le bas de la composition, créant ainsi un nouvel axe du regard. Sa couleur orange contribue à donner encore plus de profondeur à l’ensemble.




11. Le Canardeur (1974, Michael Cimino, USA)
Ce premier long métrage du virtuose Michael Cimino nous narre les exploits de Thunderbold, un braqueur de banques qui perce les coffres avec un canon.
L’affiche française et l’affiche japonaise comprennent les mêmes éléments graphiques (gros plan sur le visage de Clint Eastwood, le héros derrière son canon, ses deux équipiers) mais utilisés de façon complétement différente.
Dans l’affiche française, le seul élément de profondeur est figuré par la typo du titre en perspective.
Dans l’affiche japonaise au contraire un effet de perspective et de profondeur saisissant est créé grâce à la diagonale dynamique du canon représenté de trois quart face, point d’entrée dans l’image.
Le grand visage du héros avec ses lunettes de soleil introduit une notion de temporalité différente car il n’est pas le simple doublon du personnage derrière le canon.
Contrairement à l’affiche française, le fond de l’image est exploité en y intégrant des éléments narratifs supplémentaires (la main qui veut ouvrir le coffre-fort, la collision des voitures de police en perspective).




12. Les Guerriers de la nuit (1979, Walter Hill, USA)
Encore un exemple de deux vocabulaires graphiques radicalement différents.
L’affiche américaine hyper classique comprend une peinture réaliste encadrée par du texte sur fond blanc. L’image représentée (une foule de membres de gangs de rue) est une redondance du titre.
L’affiche japonaise est construite avec une photo du film qui en cristallise le thème principal : une fuite épuisante à travers un territoire hostile. Le moment choisi est le lever du jour. Les personnages sont exténués après une nuit de traque mais ils continuent à marcher.
Le titre n’est donc plus l’illustration du phénomène des gangs de rue mais se transforme en métaphore du courage face à l’adversité.
La typo japonaise en diagonale et en rouge se détache sur le fond noir et s’imbrique dans la photo.




13. Elephant Man (1980, David Lynch, USA / GB)
Encore un exemple de graphisme narratif.
L’affiche française en noir et blanc se contente d’illustrer simplement le film.
L’affiche japonaise, avec une composition habilement dramatique où les typos rouges se détachent sur les tons noirs et bleus foncés, nous montre la cagoule du héros entourée d’une série de petites photos reprenant différents moments du film.




14. Mad Max 2 (1981, George Miller, Australie)
L’affiche américaine très simple insiste sur le thème post-apocalyptique du film. Elle n’ajoute aucun élément nouveau par rapport au titre.
La technique employée rappelle le “pin ball art”, la décoration des vitres des flippers. Son style naïf et populaire évoque l’art forain.
L’affiche japonaise nous montre un graphisme beaucoup plus “narratif” et complexe, avec une composition dynamique où notre regard circule le long de plusieurs axes. Le premier point d’entrée dans l’image se situe au niveau du fusil de Mad Max disposé en diagonale et en gros plan de trois quart face. Une seconde diagonale traverse l’image sous la forme d’une voiture en feu. Ensuite un troisième axe revient vers nous avec une poursuite de voitures sur fond de flammes. La voiture à l’avant-plan, de couleur rouge, surplombe le titre rouge soutenu par un grand chiffre 2 en jaune qui donne encore plus de contraste à l’ensemble.




15. The Evil Dead (1981, Sam Raimi, USA)
L’affiche américaine, très sobre et stylisée, insiste sur le climat horrifique du film.
L’affiche thaïlandaise rejoint l’esthétique naïve et colorée des affiches indiennes de films d’horreur : visage monstreux et sanglant autour duquel sont imbriqués différents éléments de l’histoire.
L’affiche japonaise surprend par son côté presque pop et son équilibre réussi entre les lettrages colorés sur fond blanc et la partie inférieure de l’ensemble entièrement occupée par une tête monstrueuse.





16. Tron (1982, Steven Lisberger, USA)
Ce film de science-fiction produit par Walt Disney se voulait un parangon de technologie de pointe, entre jeu vidéo et cinéma du futur. Pourtant, cette volonté ne transparaît pas dans l’affiche américaine, très classique avec un message mystique.
L’affiche japonaise, au contraire, se montre beaucoup plus explicite avec son esthétique fluo de jeu vidéo grandeur nature et une composition fouillée où s’imbriquent plusieurs protagonistes de l’histoire.




17. Conan le Barbare (1982, John Milius, USA)
L’affiche américaine : peinture très classique encadrée, avec les deux protagonistes principaux vus de face, dans une composition triangulaire.
L’affiche japonaise : composition elle aussi triangulaire mais beaucoup plus dynamique. Couleurs explosives (rouge et feu). L’accent est mis sur Conan le Barbare représenté de trois quarts et en contre-plongée avec son épée. Imbrication autour de sa silhouette d’éléments narratifs supplémentaires qui enrichissent la lecture de l’ensemble : représentation de l’attaque des cavaliers du début du film, scène dramatique avec la mère du héros, présence maléfique de Tulsa Doom émergeant des flammes.
La technique de peinture utilisée est plus élaborée et d’un hyper réalisme impressionnant. La typo est traitée comme une image à part entière avec des effets de matière orangés.




18. Dar l'invincible (1982, Don Coscarelli, USA)
Film d’heroic fantasy surfant sur le colossal succès de Conan le Barbare.
L’affiche française et américaine se ressemblent presque de façon identique. L’affiche japonaise met en scène les mêmes éléments mais de manière plus dynamique. Elle “raconte” davantage en intégrant des éléments du film incrustés dans la composition. Elle se déchiffre comme un résumé de l’histoire.
Le traitement graphique hyper réaliste est également plus sophistiqué, en un mot plus “contemporain”.





19. Boulevard de la mort (2007, Quentin Tarantino, USA)
L’affiche américaine rejoint l’esprit du film qui se veut un hommage au cinéma d’exploitation et aux séries B bon marché. D’un graphisme très simple, elle nous montre une voiture noire au capot orné d’une tête de mort. A l’arrière-plan se détachent 8 silhouettes féminines.
L’affiche japonaise est beaucoup plus intéressante.
Elle semble nous dire tout d’abord que le sens premier du Boulevard de la mort est assimilé une fois pour toutes par le spectateur. Le véhicule à tête de mort, mis en évidence dans l’affiche américaine, est ici placée à l’arrière-plan mais toujours menaçant. La moitié de l’affiche est occupée par une femme sortant d’une voiture dans des tons orangés très chauds. L’ambiance évoquée par le titre (poursuites de voitures mortelles) est nuancée et enrichie par la présence de ce personnage féminin tout en courbes rappelant les héroïnes pop sixties de Guy Pellaert.
A noter : les petites photos placées en haut de l’image, un vocabulaire graphique souvent employé par les affichistes japonais.












  



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